En Guinée, un cirque réputé est devenu un refuge pour de nombreux jeunes en situation difficile. Ses animateurs accueillent, forment et éduquent.
Et grâce à leurs nouveaux savoir-faire, les élèves rêvent de lendemains plus doux
Plus de 400 artistes ont été formés par le Cirque Tinafan depuis sa création, en 2002. Certains d’entre eux évoluent aujourd’hui dans de grandes compagnies étrangères comme le Cirque du Soleil au Canada ou l’UniversSoul Circus aux Etats-Unis.
Le Cirque Tinafan est l’un des plus réputés d’Afrique de l’Ouest. Depuis ses débuts, plus de 400 artistes y sont passés, certains évoluant aujourd’hui dans des grandes compagnies internationales comme le Cirque du Soleil.
En Guinée, où le chômage des jeunes est important, la compagnie dessine des rêves et offre des perspectives d’épanouissement à ses élèves.
Apprentissage de la confiance, accomplissement personnel et collectif, tremplin vers l’étranger: les artistes que nous avons rencontrés racontent comment Tinafan est une école de vie.
Dans l’enceinte du Stade du 28-Septembre, à Conakry, un grand hangar adossé au siège du Comité olympique guinéen ne paie guère de mine. C’est pourtant ici, au Centre d’art acrobatique Keïta Fodéba, dans un grand cube empoussiéré d’ocre que s’entraîne l’une des compagnies circassiennes les plus réputées d’Afrique de l’Ouest. En cette matinée de mars, une bonne vingtaine d’artistes de Tinafan sont présents. Un acrobate s’échauffe en trottinant autour de la salle, certains soulèvent des haltères torse nu, d’autres enchaînent les saltos sur un maigre tapis déplié. Autour d’eux, des accessoires: monocycle, pneus, quilles, fils de funambules et trapèzes qui pendent en l’air.
«Le rythme est plus tranquille que d’habitude parce que c’est le ramadan», glisse Facinet Camara dit «Power» (surnom hérité lors d’un exploit en Sierra Leone). Puis le musculeux chef des acrobates sermonne gentiment ceux qui se concentrent trop sur leur téléphone. Arrive bientôt celui que tous ici appellent «Maître». Crâne lisse et petite silhouette ronde, Ibrahim Bamba, directeur du cirque, raconte d’une voix posée les débuts d’une institution africaine qu’il a participé à fonder.
Demain, tout ira bien
On est à la fin des années 1990. Sur l’initiative d’un réalisateur français, Laurent Chevallier, et d’un administrateur culturel guinéen, Baïlo Teliwel Diallo, l’idée est lancée de monter un cirque franco-guinéen. «Se crée alors le Circus Baobab en 1998. J’avais été figurant dans un film de Laurent Chevallier, L’Enfant noir, sorti en 1995. Et parce que je suis spécialiste de karaté, une discipline de force, d’agilité, et de souplesse, on m’a appris à former aux arts du cirque. Des formateurs venaient de France pour nous donner les bases», rembobine Ibrahim Bamba.
Le cirque s’appuie sur l’acrobatie traditionnelle peule appelée «gnamakalah». «C’est quelque chose qu’on pratique depuis des lustres, le cirque permet seulement de mieux organiser cet art.» Les artistes circassiens sont recrutés dans les nombreux ballets guinéens, mais aussi dans la rue. Les meilleurs sont gardés, formés et partent régulièrement en tournée à travers le monde.
Après avoir quitté l'école à 14 ans, Ibrahim a un temps songé à devenir menuisier. Puis a intégré le Cirque Tinafan, où il a perfectionné ses talents de contorsionniste.
Mais en plein envol, dès 2002, la compagnie franco-guinéenne se sépare. «Chacun voulait sa part du gâteau, les Français voulaient limiter le nombre d’artistes formés, quand nous, nous voulions continuer en tant qu’école, en recrutant chaque année une nouvelle promotion de jeunes en situation difficile, des enfants de la rue», poursuit l’homme de 47 ans. C’est ainsi que naît le cirque Tinafan («Demain, tout ira bien» en soussou, l’une des langues du pays).
Depuis ses débuts, plus de 400 artistes sont passés par cette école, et certains évoluent aujourd’hui dans des grandes compagnies étrangères comme le Cirque du Soleil au Canada ou l’UniversSoul Circus aux Etats-Unis. Tinafan est composé aujourd’hui de 105 membres, dont une quarantaine de femmes.
Artistes nourris et logés
Au centre de la salle, une chorégraphie se met en place. Après trois saltos, un acrobate est réceptionné par une nuée de bras entremêlés. Ibrahim Bamba élève la voix et corrige quelques mouvements. Ce groupe d’une dizaine de jeunes hommes prépare une tournée de six mois en Turquie. Dans ses shows, la compagnie raconte à sa façon des sujets sociétaux. «L’un des spectacles qu’on a joués cette année s’appelle Nimba, c’est le nom de la divinité de la fécondité pour la communauté baga. Son masque aide les gens dans les moments difficiles. On voulait faire redécouvrir son histoire à travers le mouvement de restitution des musées occidentaux, parce que l’un des plus vieux masques sculptés est au Quai Branly à Paris. Sur un sujet différent, notre groupe de femmes prépare un spectacle sur l’excision.»
A Tinafan, les artistes sont nourris et logés dans un dortoir derrière la salle d’entraînement. Si l’Etat fournit le terrain, l’eau, l’électricité, la compagnie n’est rémunérée qu’en cas de tournée. Pour faire vivre ses artistes, tous les samedis, des petits spectacles sont organisés dans la salle avec rémunération au chapeau, appelé ici «gombo». L’affluence est notamment composée de touristes, le Centre d’art acrobatique Keïta Fodéba étant l’une des attractions recommandées par le Petit Futé. Dans un pays où le chômage des jeunes est important, où beaucoup sont tentés par la migration, Tinafan représente une école de la vie qui offre des perspectives d’épanouissement à ses élèves.
«Le cirque, c’est ma vie»
Fodé Barry dit «52» est le plus gouailleur des circassiens présents. Il danse, jongle, marche sur un fil ou s’envole au gré de ses envies. Longues dreadlocks tombant sur sa veste de survêt aux couleurs de la Guinée et de Tinafan, il lance d’emblée: «Le cirque, c’est ma vie!» Le longiligne garçon de 25 ans est membre de la compagnie depuis neuf ans. Avant ça, il arrête l’école pour aider sa mère qui l’a élevé seule. Et devient vendeur ambulant de sachets d’eau et de jus de fruits dans les rues de Conakry. A l’époque, ses idées voguent et viennent, entre partir à «l’aventure» (embarquer pour l’Europe) et ce grand du quartier qui l’impressionne par ses acrobaties. Il suit ce dernier à Tinafan, où il emmagasine le plus de savoir possible.
Ces dernières années, avec le cirque, il est allé se produire au Sénégal, au Ghana, au Nigeria, et sera de la prochaine tournée en Turquie. Mais le voyage qui l’a le plus marqué, il l’a fait seul en 2022 vers le Mali, le pays où vit son père, qu’il n’avait jamais rencontré. Fodé pointe son index vers l’un des monocyles penchés contre l’un des murs de la salle. «Avec ça, je suis parti de Conakry à Doubabougou. J’avais son numéro de téléphone, et zéro argent. Mais je suis parti avec de quoi faire des spectacles, j’ai fait des gombos sur la route, ce qui m’a permis de payer le voyage, et de faire cette surprise à mon père. On a bien pleuré quand on s’est vus.»
Faire confiance et s’accomplir

Autre destin bousculé par le cirque, celui d’Ibrahim. Après avoir arrêté l’école, le jeune homme de 24 ans se destinait à devenir menuisier. Mais voilà, il préfère la voltige au bois. C’est après avoir assisté, subjugué, à un spectacle de rue, qu’il se lance. «Quand j’ai vu ces gars faire ce qu’ils faisaient, je me suis dit que j’avais trouvé quelque chose pour moi.» C’est comme ça qu’il débarque à 14 ans à l’antenne de l’école de cirque Tinafan à Kindia, ville sise à 130 kilomètres de la capitale, qu’il rejoindra deux ans plus tard. «Le cirque me permet de m’accomplir, c’est aussi le collectif, où tu apprends à faire confiance. Quand tu es en l’air et que tu comptes sur les mains des autres pour te réceptionner, tu es obligé de faire confiance.»
Contrairement à d’autres ici, Ibrahim n’est jamais parti en tournée à l’extérieur du pays. Regard déterminé, il dit: «C’est Dieu qui donne. Mon objectif, c’est d’avoir des contrats, de sortir de la médiocrité, je travaille dur pour ça.» A l’opposé, seul sur son tapis, un contorsionniste s’échauffe. Le filiforme jeune homme se tord, ses jambes sont à leur place, son buste par contre semble avoir vrillé dans le sens opposé. Souleymane Soumah est arrivé à Tinafan à 14 ans sur les conseils de son père qui y voit une bonne activité pour canaliser sa fougue. A 19 ans, il rêve d’une seule chose: «Je veux représenter la Guinée dans le monde entier, puis revenir ici, et montrer ce que j’ai appris.» Contrairement à Souleymane, beaucoup de ses camarades envisagent aussi le cirque comme un tremplin vers l’étranger.
Rêver d’ailleurs?
Le manque de matériel et d’infrastructures à Tinafan pousse Fodé Barry à songer à d’autres contrées. «Ici, tout n’est pas parfait, si je veux vraiment progresser, passer un cap dans mon art, je devrais peut-être aller ailleurs», glisse-t-il dans un sourire. Camara (aucun lien avec de parenté avec le musicien Facinet), lui, n’a jamais été tenté par «l’aventure», mais un ancien de Tinafan établi à Montréal lui vante trop souvent la «douceur» de sa compagnie et du pays pour le laisser insensible. «Ça a l’air d’être un pays de rêve, mais je ne forcerai pas les choses, s’il y a moyen d’aller à l’étranger pour continuer d’apprendre, aider mes proches, je ne m’en priverai pas.»
Si des athlètes africains font parfois défection des rangs de leurs équipes lors d’une compétition à l’étranger, le «maître» Ibrahim Bamba jure que ce n’est jamais arrivé avec ses ouailles: «A l’étranger, il faut les rassurer, leur dire qu’ils repartiront encore et encore, et que ce sera toujours de meilleures opportunités pour eux de montrer leur valeur de circassien que de rester comme clandestin dans le pays. Après, il ne faut pas être un dictateur, je leur laisse beaucoup de liberté pour découvrir les pays où on passe.»
Irradier plus loin
Le nom même de «Tinafan» («Demain, tout ira bien») n’est sans doute pas étranger à l’optimisme affiché par certains «disciples» qui songent à l’avenir. Plusieurs anciens comme Djibril Camara, 37 ans, veulent devenir formateurs. «On a beaucoup de danseurs ici à Conakry, notamment en hip-hop, je veux mixer ça avec ce qu’on fait dans le cirque. Et surtout aider les plus jeunes, comme on a pu m’aider moi à mon arrivée ici, il y a plus de 20 ans.»
Moussa Diallo, lui, est un ancien footeux originaire du Burkina Faso. Une blessure a stoppé sa carrière, et l’a fait marcher dans les pas de son grand frère. Ce dernier est de la même génération qu’Ibrahim Bamba, et travaille aujourd’hui au Cirque du Soleil au Canada. Locks courtes remuant sur son front, et regard timide, il raconte être venu à Conakry pour apprendre de «l’institution Tinafan». A terme, il veut ouvrir un cirque au Burkina Faso. «J’ai bientôt 30 ans, et c’est le moment pour m’investir dans l’après. Dans mon pays, il n’y a pas de cirque du niveau de Tinafan, alors l’idée est de monter une compagnie inspirée de ce qui se fait ici.»
Le maître Ibrahim Bamba souhaite, lui, continuer son pèlerinage circassien en Afrique de l’Ouest. Après avoir monté des antennes de Tinafan au Sénégal et en Côte d’Ivoire, son prochain lieu d’acrobaties sera le Mali.
Youssoupha Seck
Romuald Gadegbeku
Photos © Papa Youssoupha Seck
Source : https://www.letemps.ch/societe/a-conakry-le-cirque-tinafan-offre-un-tremplin-vers-une-vie-meilleure
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