L’évolution des fintechs et des néo-banques en Afrique centrale et de l’Ouest : catalyseurs de l’inclusion financière

 

L’Afrique subsaharienne connaît une transformation profonde de son paysage financier, portée par l’essor des fintechs et des néo-banques. Cette dynamique est particulièrement marquée dans les zones CEMAC (Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale) et UEMOA (Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine), étendue à des pays comme la Guinée. Ces innovations ne sont pas de simples tendances technologiques : elles constituent un levier déterminant pour l’inclusion financière, la digitalisation des services bancaires et l’accélération du paiement mobile, tant pour les particuliers que pour les TPE/PME.

 

1. Panorama des fintechs et néobanques en Afrique francophone

 

Les fintechs, contraction de « finance » et « technologie », désignent des entreprises qui, grâce à l’innovation technologique, proposent des services financiers adaptés aux besoins des utilisateurs, souvent délaissés par les banques traditionnelles. Leur émergence en Afrique francophone s’explique par plusieurs facteurs :

 

  • Une forte pénétration de la téléphonie mobile, facilitant l’accès aux services financiers numériques
  • Un taux de bancarisation historiquement faible, laissant une large part de la population sans accès aux services bancaires classiques
  • La volonté des États et des régulateurs, comme la BCEAO, de promouvoir l’innovation financière et l’inclusion

 

Dans la zone UEMOA (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) et la CEMAC (Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad), la cartographie des fintechs révèle une diversité de modèles : portefeuilles numériques, plateformes de microcrédit, solutions de paiement mobile, agrégateurs de services financiers, etc.

 

2. Facteur déterminant pour le taux de bancarisation

 

L’un des apports majeurs des fintechs et néo-banques est leur capacité à élargir l’accès aux services financiers. En 2021, le taux de bancarisation en Afrique subsaharienne a plus que doublé en dix ans, atteignant 55 %, contre 23 % en 2011. Dans les zones UEMOA et CEMAC, ce taux s’établit à 41 %

 

Cette progression spectaculaire est largement attribuable à l’essor des services financiers numériques, portés par les fintechs :

 

  • Les portefeuilles numériques et le mobile money permettent à des millions de personnes d’ouvrir un compte, d’effectuer des transactions, d’épargner ou de recevoir des microcrédits, souvent sans jamais franchir le seuil d’une agence bancaire
  • Des acteurs comme Djamo en Côte d’Ivoire proposent des services bancaires digitaux, interopérables avec le mobile money, facilitant l’inclusion de populations traditionnellement exclues du système bancaire classique4.

Les fintechs répondent ainsi à la problématique de la population non ou sous-bancarisée, qui représente encore plus de la moitié du continent

 

3. Vers une digitalisation intégrale des services financiers : microcrédit, tontines, assurances

 

L’évolution des fintechs va bien au-delà du simple paiement mobile. Elles s’attaquent désormais à la digitalisation de toute la chaîne de valeur des services financiers, avec des impacts majeurs sur :

 

a. Microcrédit et épargne solidaire

  • Les plateformes de microfinance numérique permettent l’octroi de petits prêts en quelques clics, à des taux compétitifs, et avec une gestion des risques basée sur l’analyse de données comportementales
  • Des solutions innovantes, comme celles de Kuunda Digital, facilitent l’accès au crédit même en l’absence de liquidités physiques, en s’appuyant sur l’historique des transactions mobiles

 

b. Tontines et épargne communautaire

  • La digitalisation des tontines (systèmes d’épargne collective traditionnels) permet de sécuriser les fonds, d’automatiser la gestion des cotisations et des tirages, et d’offrir une traçabilité accrue, tout en ouvrant la porte à des services complémentaires comme le microcrédit ou l’assurance

 

c. Assurances et mutuelles

  • Les fintechs commencent à proposer des produits d’assurance et de mutuelle adaptés aux besoins locaux, accessibles depuis une seule et même plateforme. Cela permet de couvrir des risques santé, agricoles ou professionnels, souvent ignorés par les assureurs traditionnels

 

Cette convergence des services en un lieu unique, accessible via mobile, constitue une révolution pour les populations rurales ou éloignées, qui peuvent désormais accéder à une gamme complète de services financiers sans contrainte géographique.

 

4. Accélération du paiement mobile : moteur de la transformation

 

Le paiement mobile est le socle de la révolution fintech en Afrique. Son adoption rapide s’explique par :

 

  • La disponibilité quasi universelle du téléphone mobile, y compris dans les zones rurales
  • L’innovation continue des opérateurs et des fintechs, qui proposent des solutions adaptées aux réalités locales (paiement sans contact, transfert instantané, paiements marchands, etc.)

 

Des initiatives comme M-Pesa en Afrique de l’Est ont montré la voie, et leur modèle est désormais répliqué et adapté en Afrique francophone. Dans l’UEMOA, le nombre de comptes de mobile money dépasse largement celui des comptes bancaires classiques, et la valeur des transactions croît de façon exponentielle

 

Cette dynamique favorise :

  • L’inclusion financière des populations non bancarisées.
  • L’essor du commerce électronique et des services à distance.
  • La réduction de l’utilisation du cash, avec des impacts positifs sur la traçabilité et la sécurité des transactions

 

5. Les TPE/PME : un cœur de cible stratégique

 

Si les particuliers restent une cible privilégiée des fintechs et néo-banques, les TPE/PME représentent un marché tout aussi stratégique, à l’instar de ce qui se passe en Europe

 

Pourquoi les PME sont-elles une cible prioritaire ?

  • Elles constituent l’essentiel du tissu économique africain, mais restent souvent sous-servies par les banques traditionnelles, faute de garanties ou de solutions adaptées à leurs besoins spécifiques
  • Les néo-banques proposent des offres sur-mesure : comptes multidevises, gestion simplifiée de la trésorerie, outils de facturation, accès facilité au crédit, cartes professionnelles, etc.
  • Les tarifs sont souvent plus compétitifs, avec une transparence accrue et des frais réduits, ce qui répond à la demande de flexibilité et de maîtrise des coûts des petites entreprises

 

Exemple :

Des solutions comme Churpy (Kenya) automatisent la gestion des paiements et des factures pour les PME, permettant un gain de temps et une meilleure gestion de la trésorerie4. En Afrique francophone, des acteurs émergent pour offrir des services similaires, adaptés aux réalités locales.

 

6. Enjeux, défis et perspectives

 

a. Enjeux de régulation et de sécurité

L’essor des fintechs pose des défis en matière de régulation, de cybersécurité et de protection des données. Les autorités, comme la BCEAO, mettent en place des cadres spécifiques pour accompagner et superviser cette évolution, tout en encourageant l’innovation

 

b. Inclusion numérique et éducation financière

L’accès aux smartphones et à Internet reste un enjeu, même si la baisse du coût des appareils et l’extension des réseaux 4G/5G devraient accélérer la transition numérique2. Parallèlement, l’éducation financière est essentielle pour permettre aux populations de tirer pleinement parti des nouveaux services.

 

c. Financement et écosystème

 

Le financement des startups fintech demeure un point clé. Depuis 2015, plus de 3,6 milliards de dollars ont été levés par plus de 540 startups fintech africaines, signe d’un intérêt croissant des investisseurs internationaux. Des incubateurs, hubs et programmes de soutien se multiplient pour structurer l’écosystème

 

En conclusion, l’évolution des fintechs et des néo-banques en Afrique centrale et de l’Ouest, notamment en zone CEMAC et UEMOA, marque une rupture profonde avec le modèle bancaire traditionnel. Elles jouent un rôle décisif dans l’augmentation du taux de bancarisation, la digitalisation des services financiers (microcrédit, tontines, assurances) et l’accélération du paiement mobile. Si les particuliers restent une cible majeure, les TPE/PME bénéficient d’offres innovantes et compétitives, à l’image de ce qui se fait en Europe. Les défis restent nombreux (régulation, inclusion numérique, financement), mais la trajectoire est claire : les fintechs sont désormais au cœur de la transformation économique et sociale du continent africain